France Culture - Mythographies 21.08.2008
La pastèque sans pépin
Fragment 1 - Mais pourquoi la pastèque sans pépins?
Si vous regardez une photo de pastèque sans pépins, une photo qui a été prise d'une pastèque ouverte, vous avez l'impression de regarder une pizza sans olives, c'est à dire c'est un cercle rouge avec un cercle vert à la circonférence. C'est une plante sans sexe. Ça fait la même impression que ces photos dans les revues pornographiques des années cinquante ou soixante où on retouchait le sexe pour qu'il disparaisse, qu'il n'y en ai pas. La pastèque sans pépins c'est effrayant comme un ange, c'est effrayant comme tout objet ou être asexué. Bon, la pastèque sans pépins c'est un objet qui a eu plusieurs péripéties dans son histoire. Elle a été inventée enfin au tout début des années cinquante, puis elle est tombée dans l'oubli, et elle est ressortie il y a quelques années avec un énorme succès commercial. Que nous dit la pastèque sans pépins?
On est obligé de ramener ça à la nature de ce qu'est un pépin, c'est à dire c'est une graine. Le pépin, c'est ce qui assure la descendance, c'est ce qui assure la survie de l'espèce, et donc, la possibilité de la génération, de la reproduction. C'est cette disparition de la graine, ou en tout cas, sa suppression programmée, l'intentionnalité de la suppression de la graine dans une plante, qui est au coeur de cet objet, et qui permet de poser des questions fondamentales aujourd'hui, c'est à dire notamment la question du brevet sur les graines, et la question des enjeux de pouvoir dont elles sont l'objet.
Au fond, la pastèque sans pépins ça permet d'aborder un nouvel état de la descendance, de ce que signifie aujourd'hui la descendance, parce que tout simplement un légume, ou un fruit (parce qu'il n'y a pas simplement la pastèque qui est sans pépins ou sans graine; il y a beaucoup d'espèces aujourd'hui qui sont sans cette possibilité de se reproduire), c'est un légume ou un fruit qui n'a plus en lui même, dans sa propre chair, les moyens de se reproduire. Il y a une sorte de dépendance technologique qui est implantée dans le fruit ou dans le légume, une dépendance technologique pour sa reproduction, pour sa suite, pour sa descendance.
Aujourd'hui, on peut dire qu'il y a coexistence de deux processus de reproduction: il y a le principe naturel par la graine et par la semence, mais il y a maintenant le principe de la reproduction par l'industrie, par la machine. Et donc ça engendre une logique de concurrence, une logique de tension économique qui n'existait évidement pas du tout auparavant. La nouveauté de cette question de la descendance, c'est donc une façon que l'on a aujourd'hui de sortir les outils de la reproduction du corps de la plante ou de l'animal, et de les autonomiser, d'en faire un processus autonome qui devient lui-même par là l'enjeu d'une lutte qui est à la fois économique, et technologique.
Fragment 2 - Le design de la nature
Ce qu'il faut entendre lorsque l'on entend "pastèque sans pépins", ce n'est pas seulement sa séduction, ou son côté pratique, c'est dans le fait que l'on puisse la manger à pleines dents sans avaler trop de graines et de pépins, c'est surtout toute l'ingénierie biologique qu'il y a derrière, toute la fabrique industrielle. Et finalement ça dit quelque chose, c'est que pendant des siècles, il y avait toute une partie du naturel, ou de l'ordre des plantes et des fruits, etc. qui échappait si vous voulez à un processus industriel. Il y avait des logiques d'hybridation, c'était sur un temps long, etc. Aujourd'hui, ce à quoi on assiste, c'est à un véritable design de la nature. C'est au fond, qu'une société de l'agro-industrie, de la bio-industrie, puisse dire : "ce fruit ou ce légume a été dessiné et conçu par telle société". Et c'est le cas d'une société Syngenta - qui est un des géants de la semence - et qui a mis au point une pastèque petite et sans pépins à laquelle cette société a donnée le nom de Solinda. Donc on a véritablement une logique d'invention et un discours de profiling et aussi de designing, qui est lié d'ailleurs à une forme de marketing de la nature, c'est à dire au fond, on présente ces fruits et ces légumes comme "nouveaux", et ça essentiellement pour s'adapter à la consommation, à ce besoin de nouveau et qui accompagne ce qui s'appelle aujourd'hui "la nouvelle gastronomie", c'est à dire au fond ce désir de se détacher du terroir, d'inventer une forme beaucoup plus artificielle, beaucoup plus nouvelle, beaucoup plus inattendue de gastronomie. C'est à dire au fond, lorsque l'on entend des fruits et légumes lancés dans le commerce, et qui apparaissent sous le nom de "mini-courgettes", ce qui était le cas, ou "pastèque portable", une pastèque plus petite, moins lourde, ou les "bébés artichauts", ou les "concombres singles", ou les "tomates zébrées", ou la "tomate kumato", qui est une espèce hybride à peau brune, fruitée, dotée d'une résistance d'ailleurs à toute épreuve aux maladies, enfin, disponible toute l'année, etc. C'est à dire qu'il y a un détachement par rapport à l'ordre naturel, et tout ça finalement est signifié par cette pastèque sans pépins qui dit au fond cette extension du champ du design à la nature toute entière.
Ajout au fragment 2 - La logique du célibataire
Toutes ces inventions de design de la nature ne répondent pas seulement à une logique du nouveau, mais aussi, elles adaptent la taille des légumes à la consommation du célibataire, et à la taille de son réfrigérateur. Alors, par une évidemment très belle harmonie entre le consommateur et le consommé, c'est intéressant de noter que le célibataire, comme la pastèque sans pépins, n'est absolument pas dans une perspective de reproduction.
Fragment 3 - Terminator, la graine et l'autodestruction
Alors, qui veut prendre le pouvoir sur la graine doit maîtriser son principe de reproduction. C'est simple. Il y a deux manières de contrôler la reproduction: soit vous confisquez la graine, le noyau, donc vous les supprimez - ce qui est le cas dans la pastèque sans pépins finalement - soit vous produisez une espèce qui ne se reproduit pas. Et c'est exactement ce que l'on observe désormais dans la bioindustrie, c'est à dire une compétition des firmes multinationales pour privatiser la reproduction de la graine. Alors il y a un exemple dont on a beaucoup parlé, d'une firme multinationale qui s'appelle Monsanto, et qui a mis au point une graine dite "Terminator" - elle a été nommée comme ça par ses adversaires. C'est une graine qui est, dans un sens, détournée du sens punk de l'expression qui est "no future", qui n'a pas d'avenir. En fait, son réel nom, c'est "technology protection system", qui est un nom en fait qui en dit long déjà sur ce designing du vivant, et c'est une plante qui ne peut pas se reproduire. Elle est privée du principe fondamental qui régie tous les êtres vivants, c'est à dire celui de se reproduire. On a donc une récupération assez ironique de la logique de l'auto-destruction, c'est à dire à l'inverse de celle des années soixante-dix qui se faisait sur un mode romantique de rébellion, d'être contre. Là, on a une production par le capitalisme d'une certaine forme de non-reproduction, de non-avenir, qui donc se fait sur un mode commercial de privatisation. Et finalement cette logique de breveter, d'inventer et de breveter des plantes, on a souvent l'habitude de s'y référer par des considérations pratiques, qu'est-ce que cela change, etc. mais c'est un changement anthropologique qui se produit, c'est à dire au fond, l'avènement d'un temps où les paysans n'ont plus le droit de replanter les graines sans payer des droits d'auteur à ceux qui en possèdent les brevets. Ce qui fait au fond de la nature un produit manufacturé comme un autre.
Fragment 4 - Graine logicielle
On peut déposer un brevet sur une graine exactement comme sur un logiciel informatique. Qu'est-ce qu'on doit faire pour ça? On doit prouver au bureau des brevets que le code génétique de la graine est une innovation technologique. C'est exactement ce qui se passe dans le cas du logiciel informatique. Il y a un code, qui sert certaines fonctions, et le code est breveté. Celui qui dépose le brevet touche des droits d'auteurs sur ce code inventé, ou dans le cas de la graine modifiée. On a donc avec les brevets sur les semences la reconnaissance par le droit privé d'une graine logicielle, une graine qui fonctionne comme un logiciel, qui est exactement sur le modèle de Microsoft du logiciel propriétaire, génère des revenus à la société de biotechnologie qui l'a déposée. Et de la même manière que vous (ne) pouvez pas copier sur votre ordinateur un logiciel protégé sans payer de droits, le paysan dans son champ ne peut pas copier la graine logiciel, car la duplication est soumise à des droits d'auteur.
Fragment 5 - La fantastique histoire de Chakrabarty
Oui parce qu'au fond, dans cette histoire de la privatisation du vivant, il importe de savoir comment c'est arrivé, par quoi, par quelle décision, qu'est ce qui a fait qu'un jour, on a pu déposer des brevets sur les plantes. Et bien le premier à s'être vu reconnaître le droit de déposer un brevet sur un organisme vivant, c'est ce monsieur Ananda Chakrabarty. Et donc l'histoire commence en 1972 aux Etats-Unis. Ananda Chakrabarty est alors chercheur à la General Electric, et il met au point une bactérie transgénique dévoreuse de pétrole, c'est à dire qui est potentiellement une bactérie qui peut nettoyer la mer en cas de catastrophe pétrolière. Et il dit d'ailleurs à l'époque - on est en 1972 - il dit à l'époque : "développer de nouvelles formes de vie génétiquement modifiées était un challenge, un challenge difficile". Chakrabarty donc a son invention, il a sa bactérie transgénique, et il décide de la faire breveter tout simplement. Donc il dit: "nous voulions protéger nos droits, et empêcher quiconque d'utiliser cette bactérie sans nous verser des royalties", l'équivalent américain des droits d'auteur. Et donc il s'adresse au PTO qui est le bureau, l'organisme américain chargé de délivrer les brevets, le US Patent and Trademark Office, et ce bureau, cet organisme des brevets rejette sa demande, au motif que la vie ne saurait être brevetée. Et c'est là que Ananda Chakrabarty persévère, c'est à dire qu'il (ne) baisse pas les bras, il fait appel, et c'est en 1980 que la court suprême lui donne raison. Selon le président de la court suprême des Etats-Unis, il déclare que les microbes tel que celui que le chercheur Chakrabarty a mis au point, ces microbes ne sont pas, dit la court, le fruit d'un processus naturel, ce sont de véritables inventions créés par l'homme, et en tant qu'inventions, ils deviennent brevetables. Et c'est cette décision qui a ouvert la voie à la brevetabilité de tous les organismes génétiquement modifiés, que ce soient microbes, cellules, plantes, animaux, etc. C'est finalement dans cette brèche juridique que se sont engouffrés tous les grands semenciers de l'industrie de la bioindustrie.